Le
marché est plutôt statique en ce moment : fort peu d'objets "perdus" de
qualité remontent des vide-greniers (à mon avis, cette source s'est
quasiment tarie), ceux qui sont déjà en collections n'en sortent guère
(eh oui, les amateurs sont possessifs), les pros se plaignent de ne rien
dénicher sur les déballages marchands et leurs clients tirent un peu la
langue. La crise se fait en effet sentir et profite avant tout aux
professionnels ayant les reins solides et de riches clients
outre-Atlantique, comme on a pu le constater mardi dernier lors de la
vente organisée par l'étude TAJAN, qui dispersait notamment un bel
ensemble d'oeuvres de Jean DERVAL, après le décès de son épouse. En
effet, seules les pièces majeures destinées à cette cible ont très bien
tiré leur épingle du jeu.
-
329 lots offerts, 142 vendus ; plutôt dans la partie post 50, la
céramique Art nouveau et Art déco semblant un peu marquer le pas.
- 40 céramiques de DERVAL proposées pour 20 vendues.
-
De très intéressants dessins préparatoires du même artiste ne
trouvaient pas preneur. Étonnant et regrettable, d'autant plus que les
estimations étaient fort raisonnables.
-
Peu de "vedettes" (JOUVE, RUELLAND et CHAMBOST notamment). Normal : le
marché est acheteur (et même un peu "fou" pour RUELLAND), pas vendeur.
Encore une fois, ce qui va suivre est purement subjectif.
Je
ne prétends pas être le chantre du bon goût en matière de céramique 50,
loin de là, même si j'estime ne pas avoir un trop mauvais oeil ;-).
Avant
de crier "trop cher", il faut re-la-ti-vi-ser : 2.000 € pourra être une
somme énorme pour quelqu'un qui ne les gagne pas en un mois et peanuts
pour un avocat bostonien qui les empoche en deux coups de fil et qui
pourra s'offrir tout ce qu'il voudra. A condition bien sûr de le vouloir
et de ne pas être atteint de radinite, maladie qui fait bien des
ravages chez beaucoup de collectionneurs, aisés ou pas...
Pour ceux qui trouveraient encore les prix élevés, attention : les prix "galerie" le sont encore plus, les pros constituant le gros des acheteurs en salles. Bref : prix aux enchères = bien souvent "prix plancher". En galerie il vous en coûtera logiquement 2,5 à X fois plus, suivant la qualité de l'objet, l'aura du galeriste et sa clientèle. Eh oui, la traque, la sélection, la mise en valeur, la marge, les frais d'une galerie, tout ceci se paye.
Attention
aussi aux valeurs absolues trompeuses : un prix élevé n'est pas
forcément synonyme de cherté. Exemple : une "pomme" de JOUVE à 1.000 €
n'est pas chère du tout alors qu'un banal vide-poches de CAPRON à 300 €
l'est honteusement.
Le plus important à mon avis c'est de collectionner ce que l'on aime et de
faire du mieux que l'on peut,
en fonction des ses moyens. L'argent est le nerf de la guerre comme on
dit mais il n'est rien sans le goût et la volonté, qualités qui ne sont
pas toujours, loin de là et heureusement, l'apanage des collectionneurs
les plus aisés, qui ont souvent tendance à acheter avec leurs
oreilles. Que l'on dispose de 1.000 ou de 10.000 €, l'important c'est d'utiliser au mieux ce budget et de ne surtout pas tergiverser.
Quoi qu'il en soit, la céramique 50 est encore un domaine abordable si on le compare aux autres arts de son époque et il est pour l'instant possible de s'offrir un chef d'oeuvre d'un artiste majeur pour quelques milliers d'euros, ce qui est bien loin d'être le cas pour la peinture abstraite, par exemple, où le ticket d'entrée est autrement plus important.
Pour en revenir aux DERVAL de cette vente, il y
avait quelques très belles pièces, beaucoup de moyennes et quelques
pièces pas terribles. Pas étonnant : en dehors des premières, conservées
par l'artiste, les autres étaient plutôt des "invendus". Les plus belles pièces avaient quitté l'atelier du Portail depuis belle lurette...
Ceci étant dit, voici ma petite sélection, dans l'ordre du catalogue :
-
Jean DERVAL, "L'Ange de l'Annonciation", 115 cm de long : 41.470 €, sur
une estimation de 20 à 30.000 €. Record de la vente pour l'artiste,
prévisible car il s'agit d'une pièce superbe, exposée et reproduite à de
multiples reprises et qui ornait encore l'atelier de l'artiste il y a
quelques jours. Achat d'un professionnel. La pièce part pour les
États-Unis où elle sera sans doute "placée" par un décorateur. Pauvre Ange...
-
Jean DERVAL, "Vierge à l'Enfant", sujet religieux, typiquement "Dervalien" mais
qui n'a plus trop la cote malgré sa facture plutôt réussie et ses 62,5
cm. Invendue (elle était estimée 3 à 4.000 €, ce qui était à mon avis un peu trop).
-
Jean DERVAL, "Sirène au poisson" (42,5 cm), pièce superbe et
curieusement invendue malgré une estimation raisonnable (2 à 3.000 €).
-
Jean DERVAL, grand vase architecture (47,5 cm), superbe mais un prix à mon avis
"stratosphérique" : 11.484 € ! Il était estimé 3 à 4.000 €. Passion quand tu nous tiens...
- Jean DERVAL, applique "cervidé". Bof. Il a l'air bien fatigué l'animal :-). 3.062 € quand même (estimé 2.500 à 3.000 €).
-
Jean DERVAL, grand vase-bouteille (54,6 cm), invendu (estimé 1.200 à
1.500 €). Forme intéressante mais émaillage bien médiocre. Ceci explique
cela...
-
Jean DERVAL, "Couple assis sur un grand oiseau", sculpture en 9
éléments et mesurant près d'un mètre quatre-vingt ! 25.520 € et second
plus gros prix de la vente pour DERVAL (estimée 25 à 30.000 €). Une pièce très poétique. J'aime beaucoup !
-
Jean DERVAL, table basse à décor géométrique (58 x 134,5 cm) : 3.828 €
(estimée 3 à 5.000 €). Belle affaire car il s'agit d'une pièce rare ! Il s'agit de la première table basse de l'artiste que je croise.
-
Jean DERVAL, "vase architecture" (1968), on ne peut plus impressionnant
mais un peu déséquilibré à mon goût : 19.140 € (oups !), sur une
estimation de 4.500 à 6.000 €.
-
Jean DERVAL, "profil d'homme antique", applique (41 x 53 cm) : 2.552 €
(estimée 2 à 3.000 €). Le DERVAL cubiste que je préfère, et de loin. Une pièce à
l'excellent rapport qualité/prix ;-).
-
Jean DERVAL, deux projets pour la Byblos des Neiges à Courchevel,
techniques mixtes sur papier et calque, 1984 (41,5 x 54 cm). Invendues
alors qu'elles n'étaient estimées que 500 à 800 €. Incompréhensible ! Si j'avais été en fonds je me les serais bien offert...
- Jean DERVAL, vase sculpture "Poisson" (20,7 x 46 cm). Superbe sujet, typiquement méditerranéen et un brin baroque. J'adore ! 5.104 € (estimé 4 à 5.000 €). Belle affaire.
- Jean DERVAL, grand vase (45 cm) à décor féminin, travail de 1997 particulièrement élégant : étonnamment invendu (estimé 4 à 5.000 €).
-
Jean DERVAL, grand et spectaculaire vase sculpture (46 cm de haut sur
32 de large) : 1.021 € (estimé 800 à 1.200 €). Rapport qualité/prix
imbattable !
-
François RATY, vase sphérique décoré de deux oiseaux stylisés : invendu
(estimé 2 à 3.000 €). Probablement en raison de sa petite taille (14,5
cm de haut) et de sa forme guère esthétique.
-
MADOURA, grand vase ovoïde (36 cm de haut) : 7.401 € alors qu'il n'était
estimé que 2 à 3.000 €. Belle surprise pour cette céramique
particulièrement épurée. Rien à voir avec le RATY précédent, bien lourdaud...
-
MADOURA, grand vase "girafe" (83,5 cm) : 6.380 € (estimé 5 à 7.000
€). Ce célèbre modèle fait rêver bien des madouraphiles mais
personnellement je trouve l'émaillage de cet exemplaire plutôt médiocre. Rien à voir avec celui exposé chez SOTHEBY's lors de l'exposition hommage à Pierre STAUDENMAYER, magnifique.
- MADOURA,
"Pélican", sculpture sur pied métallique (104 cm de haut) : invendu
(estimé 15 à 20.000 €). Une pièce rare faisant partie d'une petite série
d'une dizaine d'exemplaires, créée en 1965 mais pas la plus belle,
hélas. Visiblement surestimée, d'autant plus qu'elle était (mal)
restaurée.
Personnellement, je préfère de loin celle-ci (tirée d'une carte postale d'époque).
-
La cote de Jacques BLIN poursuit son ascension. Ici un étonnant,
superbe et rare grand pichet zoomorphe (haut de 40,5 cm) adjugé 6.125 €
alors qu'il n'était estimé que 2 à 3.000 €, une somme déjà conséquente.
-
Du même mais plus classique, ce beau vase par sa forme et son décor :
2.552 € sur une estimation de 800 à 1.200 €. Une jolie pièce, de grande
taille (32,8 cm).
-
Un seul RUELLAND majeur dans cette vente, par sa taille XXL : 59,5 cm !
Prix sans surprise : 7.401 €, pile poil dans la fourchette de
l'estimation (6 à 8.000 €).
- En fin de vacation, une série de pièces de
François GUENEAU
(artiste né en 1937 et peu passé en salle) était offerte au feu des
enchères, comme cette belle sculpture en grès de plus d'un mètre
cinquante datée de 1982, qui a fait 3.828 €, ce qui n'est pas rien pour un artiste plutôt discret (elle était estimée 3 à
5.000 €).
-
Du même : ce superbe "totem" de la même époque mais encore plus grand
(2,45 m) atteignait 2.552 € (il était estimé 2 à 3.000 €). Très belle
pièce et prix raisonnable !
-
Un pièce étonnante pour terminer : cette spectaculaire applique de plus
d'un mètre de large représentant deux éléments osseux séparés par un
"cartilage" en bronze doré (avec système de fixation à l'arrière) de
Tim ORR. Estimée 5 à 700 €, elle a atteint la coquette somme de 1.914 € ! Tim ORR, un artiste à redécouvrir ;-).
NB : tous les prix atteints s'entendent frais de vente inclus.